La Traverse accueille A/C Tales, l’exposition personnelle de Victor Siret. Installé àvMarseille depuis 2022, l’artiste y présente pour la première fois un ensemble de travaux inspiré de son territoire d’adoption. À travers une série de tableaux textiles, il propose un Marseille traversé par des motifs et des imaginaires états-uniens, qu’il explore depuis l’enfance.
L’exposition invite à errer à travers les bribes de souvenirs fiévreux d’une ville déserte et désertique, où souffle non plus le mistral mais l’air des clima=seurs. À Marseille comme aux États-Unis, les climatiseurs envahissent les façades.
A/C — pour Air Conditioning — est l’abréviation anglaise désignant la climatisation. Outil moderne qui impose la fermeture des fenêtres et produit un air sec et artificiel, tandis que Tales renvoie aux contes — originellement cruels et moralisateurs.
Il mobilise des images hétéroclites, cinéma, télévision, jeux vidéo, publicité, les extrait de leur flux et les reconstruit à la main, au moyen du canevas et de la broderie. Ce passage du numérique au textile introduit un ralentissement, une mise à distance : l’image est recomposée, digérée, transformée, parfois rehaussée par des interventions au graphite ou au crayon de couleur.
Nourri par le cinéma, il construit ses compositions à la manière d’un directeur de la photographie, avec une attention particulière portée au cadrage. Rues, façades, intérieurs s’organisent comme des plateaux de tournage. L’ensemble compose une ville-décor, où se superposent bâtiments réels, objets issus de la fiction ou d’un catalogue de design et références culturelles. Ce\e hybrida=on produit des anachronismes, des glissements et installe une continuité entre réel et imaginaire. Marseille y apparaît comme un espace traversé, voire contaminé, par des formes et des récits extérieurs, rejoués dans un contexte local. L’humour traverse l’exposition de manière constante. Présent dans les titres, souvent en anglais, ainsi que dans les textes intégrés aux œuvres enseignes, slogans, fragments de phrases , il introduit un décalage. Ce recours à l’anglais participe de l’univers visuel convoqué. La langue devient un matériau à part entière, au même titre que l’image ou le textile.
L’exposition s’articule autour de plusieurs thèmes qui se croisent sans se hiérarchiser : complotisme, consommation, économie du couple, du mariage au divorce , auxquels s’ajoutent des références à l’actualité et à des imaginaires contemporains — tourisme atomique, affaires médiatiques, crise des subprimes, dérives sectaires, fermeture des commerces en centre-ville. Ces éléments ne sont jamais illustrés frontalement mais disséminés sous forme d’indices, de détails, de fragments narratifs. Chaque œuvre propose ainsi plusieurs niveaux de lecture : un premier accès par la vivacité de la couleur, puis, à mesure que le regard s’a\arde, l’apparition de signes plus discrets. Encore faut-il partager, au moins en partie, les références multiples qui nourrissent ce travail. Entre familiarité et trouble, l’exposition donne à voir un espace - entre des scènes d’intérieur et d’extérieur - où la fiction ne se distingue plus du réel, mais vient progressivement en modifier la perception.
Justine Siret, 2026