Peter Simpson

05 Mars - 22 Mars 2022, Marseille

Vernissage le vendredi 5 mars à partir de 18h

Dégustation de vin natures sélectionnés par Quentin Panabieres 

Banquet Fabien Vallos et Théophile Calot - Complet - 

Texte d'exposition

Renverser la table

Bien entendu il y a Cézanne ! Nulle obsession ici à l’endroit du Maître d’Aix, ni
impérieuse nécessité de rattacher une pratique picturale contemporaine à celle d’une figure tutélaire afin de lui conférer du crédit. Mais tout de même ces tables…Comme dans nombres de natures mortes cézanniennes – autant que dans ses vues maritimes depuis les hauteurs de l’Estaque – le plan se redresse vers l’avant, resserrant légèrement le cadre mais surtout imposant au spectateur une plus grande proximité avec le contenu. Ainsi perturbée, la vision courante se voit amenée à multiplier des points de vue différents sur chaque objet ou élément de la toile. Dans cette série de tableaux de Peter Simpson également, systématiquement une table se pose en point focal de la composition, agit comme un point d’ancrage pour un ou des personnages, en même temps qu’elle amène le regard à initier des mouvements circulaires afin de tenter de cerner au mieux l’action qui se joue.

Relever la perspective, et renverser la table donc, dit ici beaucoup de la manière dont cet objet initie et permet la mise en œuvre de relations sociales de par sa position devenue centrale. C’est même elle, bien plus que les protagonistes qui entretiennent l’action, qui « tient » la toile, la structure et l’organise. Sans elle nulle action possible, même lorsque n’apparaît qu’une seule figure, tel cet homme accoudé seul et comme perdu dans un abyme de solitude réflexive, dont le corps serait sans elle happé par le vide.

Ce qui interpelle dans ces jeux de plans c’est également un mouvement à bas bruit : pas véritablement une action – y compris quand deux personnages sont présents – mais une présence flottante. L’atmosphère dans ces tableaux est si particulière que l’existence même de ses protagonistes ne semble jamais vraiment avérée ni s’imprimer dans la durée, comme s’ils étaient seulement de passage ou dans un état latent ou transitoire. Une fugacité qui doit beaucoup à des incongruités ainsi qu’à des jeux d’apparition et de disparition : des jambes pas rattachées au corps qu’elles seraient censées servir, la trace d’un visage qui perce dans un coin, une figure endormie dont on ne sait si elle participe véritablement à l’action ou si elle n’est qu’un mirage…
Profondément ambiguë, la peinture de Peter Simpson laisse s’ancrer le sentiment d’une mélancolie diffuse, d’une retenue intrinsèque qui empêche – volontairement – de qualifier l’action en train de se jouer. Renverser la table revient ici à laisser s’amalgamer des forces et sensations contraires, des sentiments distincts et jamais explicitement exprimés. Tout s’y passe comme si un objet profondément banal pouvait en lui-même concentrer et révéler un monde en soi, porté par la rêverie et la contradiction, où l’absence de point de vue unique interdit de nommer précisément
les choses.
Renverser la table… pour mieux laisser se dévider le cours de vies minuscules, dont récits et déroulés échappent à toute (comp)préhension définitive.
Frédéric Bonnet

http://www.petersimpson.eu