Régis Jocteur Monrozier & Nancy Moreno

11 Octobre - 02 Novembre 2020, Marseille

Catherine Bastide inaugure son nouveau fief à Endoume dans une villa construite en 1903 sur la corniche Kennedy, restaurée par le cabinet d'architectes Marion Bernard. 


Ses portes s'ouvre pour la première fois le 11 octobre avec notamment les oeuvres de la peintre Nancy Moreno et du meublier sculpteur Régis Jocteur Monrozier. Au menu: quelques peintures à l'huile aux milles couches agrémentées de desserts en béton; des gâteaux pour chien dans un doux rêve gluant d'une intimité angoissante et néo-brutaliste niché dans le grand caillou de Malmousque.

Texte d'exposition

Texte de l'écrivain Bastien Rivath à propos du travail de Nancy Moreno 

Nancy Moreno est une jeune peintre née à Montauban, aujourd’hui installée à Molenbeek en Belgique. Je ne suis pas peintre — j’ai des problèmes différents, mais j’imagine qu’à porter une représentation du monde picturale, esthétique en tous points, un lot de paradoxes finit nécessairement par s’installer dans votre cerveau. En ce qui la concerne, j’ai tenté de relever un extrait de ces paradoxes parmi les plus inédits, les plus symptomatiques de l’ère digitale qui la surplombe et qui nous surplombe également. 

Par exemple, elle n’a pas de compte attitré sur le réseau social en ligne de l’image, Instagram, contrairement aux autres artistes de ma connaissance. Mais cette absence semble plutôt relever d’une paralysie que d’une posture : elle affirme être « au courant de presque tout ce qui apparaît sur les réseaux » tout en demeurant « incapable d’y poster son travail ». 

Elle apparaît comme une technicienne au milieu de théoriciens. Elle explore depuis plus de quatre ans désormais les profondeurs de la technique à l’huile, de la peinture sur bois, superposant les couches sans les compter pendant que des milliers toiles à peine frisées continuent d’inonder le marché. 

Elle exprime une forme de lenteur de par son caractère et son style de peinture, son rythme, sa stratégie alors que son entourage, sa sphère privée, professionnelle, la société en fait, accélère. 

Si ces configurations à contre- courant se laissent volontiers présenter comme une série de handicaps ou de pénalités, elles peuvent aussi se révéler en tant que conditions de travail idéales du parfait outsider. 

Et il est aisé de repérer des qualités, dans sa méthode et ses idées aptes à soutenir ces contradictions voire mieux, de les développer pour l’art et faire d’elle une peintre accomplie. Sa source première est le dessin. Quadrillage méthodique du papier, à la manière d’un chercheur d’or ou d’un policier scientifique pour un rendu quasi photographique. Si le geste premier n’est pas spontanément créatif, c’est qu’il y a une hésitation originale, peut- être même un questionnement philosophique de la représentation. 

Sa source seconde est la couleur. Long travail d’observation et de mémoire, d’articulation et de mise en résonance des longueurs d’onde entre elles. 

Le tout prend forme au sein d’un atelier de précision, équipé de multiples casiers accueillant des dizaines de tubes numérotés, de médiums étiquetés, de supports sur-mesure fabriqués artisanalement. 

Ses premiers tableaux se dévoilent, pour l’essentiel, au travers de deux expositions personnelles assez complémentaires, Coaltar et Déréalisation ; la première plus introspective, où l’autoportrait et la caricature se confondent tristement, la seconde plus subjective, découvrant un regard brouillé sur l’extérieur. 

Entre le visionnaire Sans contact et les Voies médianes abstraites, elle dépeint, dans son vertige, de petits animaux et des fleurs mignonnes, et montre qu’aucun courant ne la dirige si ce n’est celui de sa perception. 

Bastien Rivath. 


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À propos du travail de Régis Jocteur Monrozier 

La poussière s’installe jusqu’au plus profond de ma gorge. Ca m’assèche mais ne m’étouffe pas. 

La soif se manifeste et sera vite soulagée. Rester longtemps dans cet état là, dans tout les cas, C’est pas possible. 

Nous faisons face avant tout à des suites d’actions. Résidus de gestes maitrisés tout autant qu’improvisés. Les matières faussement brutes sont travaillées et détournées à l’extrême.

Flirtant entre le fonctionnel et le purement artistique RJM écarte le sens qu’on donne aux objets. Travestissant leur réalité même. 

Les surfaces lissées sont en permanence perturbées par des traits résultants de gestes innombrables ( ponçage, perçage, bouchage, peinture, rebouche, grattage, huilage etc…).

Donnant aux objets une sorte de carapace / de costume presque. Une deuxième peau translucide souvent qui intègre des éléments qui préfigurent leur usage futur ( persil, huile récupéré dans bocaux alimentaires etc…). 

Dans Qui veut la peau de Roger Rabbit, Judge Doom est le personnage qui incarne à la fois l’humain de par son apparence et le monde des toons, ce qu’on découvre une fois qu’il est aspergé de ce curieux liquide qu’est la trempette. Il y a du Judge Doom dans RJM, mais un Doom bienfaisant of course. Un Doom qui donne à voir le côté toonesque des objets qui nous entourent, et en fait ressortir une poésie heureuse. 

Il ne maquille ni ne grime exactement notre intérieur mais trouve leur vrai volume. 

Celui que la matière cherche à exprimer, lors de son association incongrue avec d’autres pour devenir une forme active et réflexive de notre vie et pas seulement porter sa nature usuelle. 

Une place étroite entre maquillage et grimage qui écarte le sens d’entre ces deux mots pour rendre indicible ce creux qui sublime la matière brute en une matière travaillée / nouvelle.

RJM nous donne à voir un certain moment de grâce mis en perspective. 

Un ralenti clinique d’un ballon se dégonflant et pénétrant l’air à travers des circonvolutions d’apparence aléatoires. Mais le légiste en nous nous expliquera leur sens bien assez vite. 

Ou pas.